L’expérience Vidcon : une convention YouTube hors norme

À Amsterdam se tenait la première édition de la version européenne de Vidcon. J’y étais invitée, et l’expérience est tellement éloignée de mon quotidien que j’ai décidé de la décrire ici. Je le fais avant tout pour moi, comme une façon de garder une trace de mon innocence envers ce monde mais aussi pour vous faire partager à la fois ce que l’on voit au grand jour mais aussi les coulisses de ce genre d’événement. Au fil de ce très (beaucoup trop) long post, je vous propose alors de vous présenter cet événement spécial, comment j’ai pu débarquer là dedans, comment l’événement a été géré à l’échelle européenne, les trois mondes complètement différents qui y cohabitent et une réflexion sur le fait de survivre dans ce monde.

Vidcon, c’est quoi ?

Si vous n’avez jamais entendu parler de Vidcon, c’est sans doute parce que vous naviguez plus dans le YouTube francophone que dans le YouTube anglophone… ou que vous ne suivez pas du tout le monde de YouTube mais dans ce cas là, je ne sais pas comment vous êtes tombés ici.

Vidcon est un événement annuel crée en 2010 qui rassemble les créateurs de YouTube , mais aussi des entreprises produisant du contenu pour YouTube et des fans qui viennent rencontrer leur idôles. YouTube , YouTube , YouTube .

Cette “convention” (appelons-là comme cela) se tenait jusqu’à cette année uniquement à Los Angeles, aux États-Unis. Devant le succès de la convention (25 000 personnes en 2016), les deux fondateurs Hank et John Green (ils sont frères, eux mêmes incroyables créateurs de l’internet : vlogbrothers, crash course, scishow, et j’en oublie) ont décidé de créer la même chose en Europe et en Australie.

J’ai été invitée à venir participer à un panel (dont la traduction française m’échappe un peu… une “table ronde” peut être ?) sur les femmes en science.

moi panel

Note : non, ils n’ont pas payé mon voyage ni l’hôtel, j’ai seulement eu l’entrée gratuite (encore heureux…)

Comment est-ce que je me suis fait invitée ?

Funny thing… j’ai été invitée parce que je suis une femme. Sally Le Page, une youtubeuse britannique est celle qui a poussé auprès de l’organisation pour créer ce panel sur les femmes en science et a donc cherché à trouver d’autres femmes qui parlent de sciences. Comme elle parle un peu français et que mes vidéos sont sous titrées (et qu’il n’y a pas encore un grand choix de femmes en science sur YT), elle a proposé ma venue à l’organisation de Vidcon (merci Sally !!!)

Oui, j’ai donc bénéficié d’un “sexisme positif”. Je suis absolument persuadée que si j’avais été un homme je n’aurais pas été invitée pour la simple et bonne raison qu’ils ont tellement de choix sous la main qu’ils n’auraient pas eu besoin de venir chercher un francophone pour alimenter un panel.

D’ailleurs, à ma connaissance, je suis la seule vidéaste de tous les créateurs invités à Vidcon à avoir une chaîne dans une autre langue que l’anglais (!!!). D’ailleurs:

Qui dit Europe, dit plein de langues ! Comment ont-ils géré ça ?

En fait, ils ne l’ont pas géré. Honnêtement, pour cette première édition, c’était avant tout une convention de vidéastes US et UK qui viennent en Europe. L’apellation Vidcon US-UK aurait été plus appropriée.

C’est un peu rigolo que ça s’appelle “Europe” quand le pays le plus représenté est justement celui qui est en train de sortir de l’Europe… 😀 😀

Sachez que j’ai tenté cette petite pique auprès des créateurs UK ce week end, ça n’a pas eu un succès fou. “don’t talk about it, we’re still mad”

Il y avait donc une infime proportion de créateurs non UK ou non US, et tous les autres que j’ai eu l’occasion de voir ont décidé de produire leur chaîne en anglais et non dans leur langue d’origine.

Face à ce constat, on peut alors se poser la question de l’objectif de cette convention. Est-ce que ce sont les créateurs US qui viennent à la rencontre du public européen ou est-ce que Vidcon essaie de se créer une identité européenne en créant un événement d’européen pour les européens ?

En soit, si on accepte que ce sont les américains qui viennent à la rencontre des fans européens, c’est tout à fait logique qu’aucune autre langue ne soit représentée. Mais j’avoue que je m’attendais à rencontrer plein de gens différents avec des langues différentes et des perspectives différentes.

Je me suis alors posé la question moi-même: comment auraient-ils pu faire autrement, logistiquement parlant ? Comment peut-on créer un évènement avec plusieurs langues différentes, et faire venir tout de même un grand public ? N’ayant pas de solutions à proposer, et sachant que c’est le tout premier événement (pour lequel il faut assurer un certain succès), je m’abstiendrai de les juger négativement, je ne fais que soulever le point.

Comment ça se passe ce genre d’événement ?

C’est super intéressant comme fonctionnement et je pense que c’est une des raison du succès de cette convention. Il y a trois ambiances différentes qui dépendent du pass que l’on a acheté.

  • Le pass community: c’est le pass le moins cher (mais quand même pas donné… 150 euros). C’est celui qui est fait pour les fans. Ils veulent voir leur créateur préféré en vrai, avoir un selfie, une dédicace, leur parler en tremblant, les regarder avec des yeux qui pétillent et un sourire éclatant de tout leur appareil dentaire.

 

Parce que oui, les stars de YT sont vraiment des stars. Au point où pour aller de leur salle de repos (on en reparlera) à la ligne où ils vont signer les autographes (ou plutôt faire des selfie, c’est plus “in”), ils ne peuvent pas traverser le hall. Ils ont un passage spécial inaccessible à tous les autres.

show

Yep yep yep. C’est bizarre de mon point de vue parce que je n’ai jamais compris comment on pouvait être fan au point de sauter sur la personne et de l’empêcher d’accéder à son lieu. Mais c’est apparemment une réalité…

Vous l’aurez compris, pour ce pass, la moyenne d’âge est basse. Cela doit être autour de 15-16 ans (en vrai c’est sans doute plus jeune, mais ils sont accompagnés de leur parents…). Et ce sont surtout des jeunes filles.

  • Le pass creator: C’est un pass au prix un petit peu plus élevé (200 euros). Là, c’est les gens qui veulent créer une chaîne, ou ont déjà une chaîne et veulent la développer. Ils ont accès à la même chose que community mais aussi à beaucoup plus de conférences données par les créateurs invités ou par des professionnels du grand internet mondial. C’est parfait pour les gens qui débutent. Honnêtement, étant dans le milieu depuis quelques années et à l’affût des nouvelles, je n’y ai pas appris grand chose. Ici la moyenne d’âge est sans doute autour de 22-23 ans et la parité est, je pense, à peu près respectée.

Aussi, dans cette ambiance, il n’est pas rare de croiser une personne en train de parler à sa caméra avec enthousiasme. C’est normal, ils vloggent. S’il y a un endroit où c’est possible de le faire sans aucun jugement, c’est bien ici.

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Le creator lounge, lieux de repos pour les détenteurs de pass creator. Avec thé et café gratuits

  • Le pass industry: là on crève le plafond niveau prix (750 euros), c’est quasiment un accès complet. Les détenteurs du pass industry peuvent aller à toutes les conférences y compris celle de créator et de community. Niveau public et contenu, on a complètement changé de registre. Les conférences sont -pour moi- plus intéressantes. On rentre dans le côté business, on analyse comment YT fonctionne, comment FB fonctionne, l’avenir des différentes plateformes, on réfléchit à des alternatives de monétisation, on parle chiffre, on a des données, on fait des graphes (aaaaah des data, enfin un langage que je comprends !). Les intervenants sont essentiellement des entreprises (les CEO) qui gèrent des chaînes TV comme la BBC, des pages FB virales, des consultants en SEO (Search Engine Optimization)… C’est très calme, les gens sont bien habillés (sauf moi qui fait tâche), sont sérieux, “vieux” (moyenne d’âge autour de 45 ans je pense) et il n’y a pas beaucoup de boobs au mètre carré parmi les présentateurs.

J’ai compté, le premier jour de Vidcon, jour réservé uniquement aux pass industry, il y avait 34 présentateurs hommes et 4 présentatrices femmes. Et aucune présentatrice seule. Quand les femmes étaient présentes, elles faisaient partie d’un panel. C’est tristoune.

Note : je ne sais pas si vidcon a particulièrement essayé de ramener des femmes mais ils ont dû faire face à la réalité du fait que les femmes occupent peu de postes à responsabilité.

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Ce qui est le plus surprenant quand on peut naviguer entre les conférences industry et creator c’est d’observer les différences de focus. En Industry, aucun mot, aucune pensée, aucune considération pour le contenu des vidéos. Pour réussir, il faut poster sa vidéo comme ceci, à telle fréquence, de telle façon, avec telle meta data mais surtout pas celle là… (je vous en dirai plus probablement dans un autre post)

Et côté créator, on se fout de ces considérations, c’est le contenu qui prime. Peu importe le titre et la miniature, si la vidéo est bien, elle sortira du lot.

Je ne suis personnellement d’accord avec aucune des deux visions trop radicale selon moi. J’espère me trouver à l’intersection de ces deux mondes.

Et alors tous ces créateurs, ce sont les stars de demain ?

À force d’assister à toutes ces conférences, on finit par se demander. Parmi tous les créateurs qui sont ici, peut être que seulement 1% vont réussir à en vivre (c’est l’objectif de la majorité) ou du moins à gagner suffisamment pour couvrir les dépenses.

Et face à ce faible pourcentage de réussite, en face, on trouve des panélistes à succès (je ne parle pas de moi, je me considère comme étant dans la masse des créateurs, je précise au cas où ce n’était pas clair) qui font beaucoup plus que simplement couvrir leurs dépenses. Ils ont réussi, parfois sans trop savoir pourquoi ni comment et la plupart ont un discours très “cheezy”, mieleux, bien pensant.

“Sois toi-même”, “si tu fais ça avec le coeur ça va marcher”. Ce n’est évidemment pas vrai. Je mets beaucoup de coeur dans la cuisson de mes oeufs mollet et pourtant je les rate quand même régulièrement (oui, il y aurait eu de meilleurs exemples…). Ce n’est pas parce que l’on travaille beaucoup, que l’on met toute son énergie dans quelque chose que l’on va réussir. Nos envies peuvent être totalement déconnectées de nos compétences.

Et puis restent la chance et le timing. Imaginez un Casey Neistat du temps où les caméras n’existaient pas. Ou un Tyler Oakley (dont je connais le nom depuis 3 jours) dans un pays homophobe, ou une Florence Foresti jamais repérée par Ruquier. Clairement, leur destin n’aurait pas été le même.

tyler

Les présentations souffrent alors du biais du survivant. Pour les quatre personnes devant nous, combien ont échoué ? Et combien parmi nous allons échouer ?

Personnellement, je sais que la vie est suffisamment remplie de surprises pour qu’il soit possible que j’arrête ma chaîne du jour au lendemain et je garde cette réalité dans un coin de ma tête, pour ne jamais cultiver une seule avenue… surtout quand elle est aussi élitiste et soumise à la chance.

Mais avec cet unique point de vue qui est présenté, on entretien une vision erronnée du monde de la création sur internet, et je ne suis pas sure que la plupart de ces aspirants, souvent très jeunes, en soient conscients.

Et les stars ?

En plus d’évoluer au sein des créateurs, j’ai aussi eu l’occasion de voir l’ambiance qui règne chez les stars. Car oui, en réalité, il y a une quatrième ambiance dont l’accès ne peut pas s’acheter. On gagne cet accès en faisant des vidéos YouTube et en étant dans les petits papiers du comité de Vidcon : le pass “featured creator”.

Eux, c’est ceux que l’on a fait venir tous frais payés, ce sont les stars. Ils viennent donner des conférences, rencontrer les fans, réseauter… Ils ont alors un lieu de relaxation où ils peuvent se reposer loin des fans et créer des liens. Bref un lieu que l’on va appeler le coin VIP.

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J’ai eu la chance d’y avoir accès en étant “speaker” à Vidcon. Ce qui fait que je me suis retrouvée à côté de grandes stars dont j’ignorais complètement l’existence. Tyler Oakley, Charlie Mc Donnell, Rhett and link, the fine bros, the game theorist, Hannah Hart, …

Les seuls que je connaissais ce sont les scientifiques : Hank et John Green, Brady Haran, Shini Somara, Sally Le Page, et Maddie Moate.

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Hank Green

J’en connaissais donc 6 sur les 50 invités. Ma sœur, de 10 ans ma cadette, m’accompagnait (sauf au coin VIP) et m’a donc appris qui étaient les personnes pour lesquelles il ne fallait pas que je dise “et alors, toi tu fais quoi ?” parce que ce serait un peu insultant et que je passerais pour une grosse noob. C’est bizarre. C’est vraiment bizarre.

J’entends souvent dire qu’il y a une hiérarchie au sein des créateurs. C’est peut être vrai mais je n’ai jamais eu l’impression (à cet événement) que l’on me parlais de haut. J’ai pu parler avec Hank, Shini, Brady ou Charlie d’humain à humain.

 

Eeeeet il y a aussi des enfants stars:

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Encore un autre vaste sujet… YouTube world…

 

Bref, Vidcon, c’est une organisation extrêmement bien huilée, jamais un dépassement de temps dans les conférences, pas de retard, une incroyable accès aux handicapés, une excellente évaluation des besoins en terme de place, une sécurité impeccable (pour la gestion des pass), jamais d’attente, une sono impeccable. Clairement, ce sont des pro. Je n’ai pas vu un seul couac. C’est impressionnant.

Ah oui et il parait que quand on est avec des gens connus, il faut faire des selfie avec eux. Je me suis donc pliée avec diligence à la coutume :

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Quel drôle de monde. J’ai l’impression d’en faire partie alors que je ne m’y reconnais pas. Étrangeté.

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2 Responses

  1. Job says:

    Ce biais du survivant dont tu parles est vraiment poignant. On cache beaucoup trop souvent derrière un storytelling au poil que le timing et la chance font grandement parti d’une réussite qu’on aurait du mal a expliquer. (Ca ne retire pas le talent bien sûr !)

    • vivianelalande says:

      Exactement. Lire toutes les histoires de comment un tel ou un tel a réussi ne donne pas toute la vraie histoire….

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